Préface de L'Âge d'or Séfarade en Espagne de David Bensoussanpar Raphaël Ben ShoshanConflits et confluents culturels dans l'Espagne de la Convivencia
Voici un petit livre qui décrit avec clarté et cohérence l'histoire de la rencontre culturelle et politique des Juifs, des Maures et des Chrétiens en Espagne médiévale. C'est une histoire pleine de bruit et de fureur mais aussi une histoire où les productions religieuses, littéraires, poétiques, philosophiques et législatives ont atteint des sommets rarement égalés.
Le califat omeyyade de Cordoue est perçu comme le régénérateur des cultures helléniques et latines et en un même temps comme une enveloppe culturelle profondément créatrice et originale. Dans l'histoire juive, la période qui suit le califat de Cordoue est désignée comme un « âge d'or » de la culture juive et l'Espagne chrétienne des lendemains de la Reconquista dominait politiquement et culturellement l'Europe. C'est là un bilan remarquable.
L'histoire du judaïsme « séfarade » n'est pas entachée comme l'islam et la chrétienté espagnoles de persécutions fanatiques, de guerres civiles, de cruautés et de comportements inhumains. D'avoir été une minorité nationale et culturelle au long des siècles, pose le judaïsme comme victime, bien sûr, mais surtout comme une entité délivrée des nécessités du pouvoir et donc une entité aux mains propres. Cela est très clair dans cette histoire terrible et tellement riche de l'Espagne du Moyen Âge. De la présence arabe on se souvient, à côté de la richesse culturelle de la période omeyade, des persécutions et du fanatisme des Almoravides et des Almohades, des guerres de palais byzantines où l'intolérance ne trouvait sa mesure que dans la vanité des enjeux. Du côté chrétien, à côté d'une Reconquista épique, se sont tramés les massacres des juifs de 1391, la remise à l'ordre du jour par les rois très chrétiens de Castille et d'Aragon de la législation discriminatoire des Visigoths, les accusations de crimes rituels, les expulsions d'une brutalité et d'une inhumanité que ne se retrouve qu'en Allemagne nazie et surtout l'introduction de l'Inquisition (nationale), cette monstruosité chrétienne où l'Homme ne pouvait être que fervent de la croix ou hérétique propre à l'autodafé.
Parler de convivialité en Espagne médiévale nécessite beaucoup de prudence et de doigté. Une convivialité telle que nous l'entendons, reconnaît un minimum de légitimité à la différence, à ceux qui n'appartiennent pas au courant majoritaire. Il semblerait plutôt que les courants majoritaires en Espagne étaient férus d'intolérance, en ce sens que le choix d'un mode de vie différent sur une base égalitaire, n'était pas reconnu, de jure et de facto, tant en Espagne islamique qu'en Espagne chrétienne, comme ayant droit de séjour au sein de la majorité et ce, tant au niveau du droit des personnes que dans les domaines économiques, politiques et sociaux. Par contre le vécu séparé des communautés en tant que communautés, avait sa place dans cette Espagne. Ce séparatisme est probablement l'un des facteurs principaux de l'acharnement culturel juif en Espagne. Certains chercheurs, projetant des idéologies modernes sur cette lointaine période, font des comparaisons stériles entre la martyrologie du judaïsme français et allemand de l'époque des croisades et celle des Juifs espagnols de l'époque des pogromes et des conversions forcées, comparaisons selon lesquelles le judaïsme en Espagne chrétienne aurait plus faiblement résisté dans son refus de perdre son identité. Il est très évident qu'on ne peut comparer ce qui se passe au sein d'une communauté composée de plusieurs centaines de milliers de membres avec des communautés composées de quelques centaines ou milliers de membres. Ce n'est pas par ce genre de statistiques que la force et la portée d'un judaïsme peuvent se mesurer, mais bien plutôt par la capacité de vivre au-delà des siècles, d'assurer un continu juif et surtout un contenu juif à cette continuité.
Il serait bien placé de dire ici quelques mots sur l'un des caractères de ce judaïsme, que certains milieux orthodoxes, non ashkénazes, veulent s'approprier et monopoliser comme seuls héritiers légitimes. Ce caractère c'est son ouverture au monde, sa souplesse, sa capacité de composer avec l'hétérogénéité de la vie, son débat interne entre particularisme et universalisme. Ce caractère est peut être l'un des moyens les plus persuasifs pour créer un lien entre le monde de la « halacha » c'est-à-dire le judaïsme traditionnel des préceptes et de la Tora, et le monde moderne. Qui du chêne ou du roseau tient mieux la tempête? Il est relativement simple de voir que ceux qui se choisissent « séfarades » dans le monde d'aujourd'hui, tiennent mieux la route dans un monde moderne dans lequel la Bible est devenue lettre morte. Cette vitalité « séfarade » est née de cette Espagne conviviale si l'on veut. Peut-être la leçon ou l'aspect le plus important de cette convivialité est, que dans un univers diversifié, la liberté de créer sa différence est un levier d'une puissance remarquable, tellement remarquable que nous, juifs « séfarades » nous nous abreuvons encore aux sources du séfardisme cinq cents ans après les désastres de l'intolérance inquisitoriale. C'est ce que ce livre, du professeur David Bensoussan, essaie de faire sentir. C'est là un petit texte à la gloire de la compréhension réciproque, de la tolérance, de l'ouverture. Être juif c'est savoir vivre avec l'autre sans être l'autre. Les ancêtres « séfarades » ont su tracer quelques voies que nous choisissons de suivre encore aujourd'hui. Peut-on en faire des autoroutes?
Raphaël Ben Shoshan
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