AU LECTEUR

J'ai vu fleurir la haine au pays des nazis,
Et toute une nation subir la virulence
De l'acide rongeur qu'en ses discours lui lance
Un bouffon démentiel en guise de lazzi.

Ce pitre malfaisant,par la fureur saisi,
Prêchant la délation, le meurtre et la violence,
J'ai senti que mon front, malgré ma nonchalance,
De honte et de dégoût, devenait cramoisi.

Le fouet satirique, entre mes mains débiles,
A fustiger Hitler se montre malhabile;
Du moins exprime-t-il toute mon aversion.

Et c'est pourquoi, lecteur, dusse-je te déplaire,
Pour exhaler ma peine et crier ma colère,
Je t'offre cet écrit rempli d'indignation.

LE SOLITAIRE
Vae soli

Sans femme pour sourire à son regard morose
Et répandre en son coeur la tendresse des fleurs,
Sans ami dont la paume imprime la chaleur
D'une amitié cordiale à la main qui s'y pose,

ll vit seul. Et c'est là qu'il faut chercher la cause
De ce déchaînement d'universels malheurs
Qui font verser le sang et répandre les pleurs
Quand la calamité, de par son ordre, explose.

Un signe terrifiant, sur son front, est empreint,
Qui fait qu'autour de lui ne règne que le vide :
L'on ne peut être aimé quand on veut être craint.

Lorsqu'aux affres d'autrui l'on assiste impavide
L'on est, sans rémission, couvert du noir linceul
De l'âpre isolement. Malheur à l'homme seul !

L'AVORTON

C'est un dégénéré qu'un pied-bot embarrasse,
Au profil anguleux, au corps maigre et chétif,
Avec le regard torve et le rire furtif
D'un criminel sournois, apeuré mais vorace.

Il n'a de l'aryen blond ni symptôme ni trace ;
Son auteur l'a bâclé comme un travail hâtif,
Et c'est ce sous-produit d'un amour fugitif
Le régénérateur idéal de la race.

Il a le sentiment du mépris dédaigneux
Où le tint, en l'ouvrant, la prodigue nature
Qui l'ébaucha plus laid que sa caricature.

Et c'est pourquoi, rageur comme un roquet hargneux,
Il exhale en abois une rancune immonde
Pour propager la haine aux quatre coins du monde.

LES S.A.

O Sacripants Abjects, Sagouins Abominables,
Saligauds Accomplis et Sanglants Aboyeurs,
Sycophantes Amers, Serviles Agresseurs,
Spadassins Attirés aux crimes innombrables,

Sordides Assassins et Saigneurs Abrutis,
Sicaires Affamés, Sanguinaires Arsouilles,
Sinistres Arlequins, Stercoraires Andouilles,
Qui repaissez de sang vos Sanglants Appétits,

Sauvages Argousins et Sectaires Atroces,
Stériles Avortons, Suprêmes Aigrefins,
Souvenez-vous qu'un jour la foule mettra fin
Par votre exécution à vos méfaits féroces.

LES REQUINS

Entre les qlauques eaux se meut un fuseau bistre
Silencieux et sournois, tout pareil au requin.
Sa marche cauteleuse est celle d'un coquin
Préparant pour un meurtre quelque surin sinistre.

Ni fifre ni tambour, ni trompette ni sistre,
Ne rythment sa besogne. Un silence mesquin
Le suit dans ses ébats, de Hambourg à Pékin,
Quand pour la Mort il ouvre, en servile ministre.

Il va semant la mine invisible au regard,
Ou lançant dans le flanc d'un vapeur sa torpille
Contre codes et lois, sans crainte à leur égard.

Son rôle est de tuer. Qu'importe s'il gaspille
En vains assassinats quelques vagues humains,
Puisque par la terreur triomphent les Germains.

L'ENFER

Tout la-bas, quelque part dans la triste Allemagne,
L'Enfer est dénommé: Camp de Concentration.
Pour les seuls innocents, ce lieu de détention.
Est, ainsi qu'il se doit, plus cruel que le bagne.

Mal nourris de déchets, couchés sur des grabats
- Quand ce n'est sur le sol -, dans d'infâmes baraques,
Les prisonniers fourbus que l'on torture et traque
Doivent, le long des nuits, aux rats livrer combat.

Leur moment de repos est un vain simulacre
Interrompu souvent par un gardien joyeux
Qui projette un rayon de lumière en leurs yeux
Trouvant à leur supplice une jouissance âcre.

La nuit, ce n'est pour eux qu'un cauchemar total,
Qu'un rêve entrecoupé de visions horribles.
Et le jour leur réserve un sort des plus terribles
Réglé par un sadique ingénieux et brutal.

Le travail harassant, durant de longues heures,
Double de ce que fait le commun des humains,
Qui leur brise l'épaule et leur meurtrit les mains,
Paraît une odieuse et sinistre gageure.

Les geôliers sont là, spécialement dressés
Pour faire dans le camp cette besogne infâme
De les frapper au corps et de blesser leur âme
En donnant libre cours à leurs pervers excès.

Leur sourire est hideux, et siniste leur blague,
Maniant le gourdin comme on fait d'un jouet,
Frappant de leur matraque, appliquant le fouet,
Ils ne semblent heureux qu'en donnant de la schlague.

Ici, la botte est reine, et le coup de pied, roi.
Et surs d'etre impunis, avec un air bravache,
Ils semblent s'amuser de voir, sous la cravache,
Un visage cinglé se convulser d'effroi.

Vingt-cinq coups de fouet pour quiconque veut boire,
Si c'est un aryen blond. Soixante pour un juif,
Quand on ne saute pas au-delà du tarif
Lorsqu'un gai spectateur assiste à son déboire.

Un cardiaque fourbu tombe sur le chemin.
Alors le geôlier charge ses camarades
De trainer par les pieds le trop faible malade,
Trouvant meilleur ainsl le supplice inhumain.

N'étant jamais repus des suprêmes délices
Que procure à leurs sens la souffrance d'autrui,
Ils savent rappeler au moderne Aujourd'hui
Ce que l'Age barbare inventa de supplices.

Un jour leur cruauté deviendra sans objet.
Travaillant pour la mort au visage livide,
Chaque jour, un peu plus, le vaste camp se vide
Perdant par extinction ses malheureux sujets.
PRESTIGE DE L'UNIFORME

L'amour de l'uniforme et des décorations
Fut le péché mignon de Goering plein de graisse,
Que de fois, rugissant et tremblant d'allegresse,
Il se fit le plaisir de combler sa passion

Chaque fois que lui vint quelque nomination,
Il sut trouver assez de galon et de tresse
Pour donner à son corps la magnifique ivresse
D'être comme un Veau Gras de vastes proportions.

Il allait tressaillant de tout son ventre énorme,
De Suprême Assassin revêtir l'uniforme,
Quand un jour il tomba, tué par le remords.

Et, voyant qu'on allait lui coudre le suaire,
Goering, joyeux, se dit sur sa couche mortuaire:
Quel plaisir d'étrenner l'uniforme des morts !

LE PLACIER EN VAIN

Comme il plaçait jadis du simili-champagne,
Des pseudo-crus du Rhin, des vins sophistiqués,
Il écoule auhourd'hui les articles truqués,
La camelote ersatz que produit l'Allemagne.

Voici les Amitiés où la haine se gagne,
Et des pactes d'acier par la rouille attaqués,
Et des axes tordus, et des accords plaqués
Et des protektorats menant un peuple au bagne.

Les fidèles clients grossièrement trompés,
Les acheteurs gogos trop souvent estampés,
Savent bien ce que vaut la bagout qu'il manie,

Le placier diplomate est reçu fraîchement,
Et Ribbentrop a beau jacter son boniment,
On méprise partout ses "Made in Germanie".


LES CORBEAUX

Comme un vol de corbeaux, une escadrille passe,
Dont l'envol a violé de son vrombissement
La pureté du ciel, l'azur du firmament
Et la sérénité du clair et libre espace.

Le carnage lui plaît comme un vautour rapace,
Elle sème le deuil, la haine et le tourment,
Pour imposer au monde un penser de dément:
Murer la liberté au fond d'un sombre in-pace.

L'asile, et l'ambulance, et l'hôpital détruits
Au milieu du fracas, des éclats et des bruits,
Et les trésors de l'art qui s'en vont en fumée,

Les civils mitraillés et les corps des fuyards,
Les cadavres d'enfants et les os des vieillards,
Tout dit: Ici passa l'avion à croix gammée. LES HYENES

Le sinistre histrion ayant pris le pouvoir
Des mains d'un vieux gâteux son complice hypocrite,
Il tua la pensée et chassa le mérite
Avec la liberté, le goû et le savoir.

Il fit interdiction de parler et de voir,
La presse devint serve, et la parole écrite
Evita désormais la phrase qui l'irrite,
Et la passivité fut l'unique devoir.

Quand le peuple allemand eut cet aspect qui navre,
Quand, privé de son âme, il devint un cadavre,
On vit sévir partout les nazis enragés.

On les vit l'assaillir comme ume meute hurlante
Pour se tailler chacun, dans la nation sanglante,
Qui, son lambeau de chair, qui, son os à ronger.

ODE A HITLER

Tu veux l'humanité courbée sous ta poigne,
Tremblante a tes discours, vaincue par tes mots
Et, te craignant encor plus que les pires maux,
De ta divinité, tu veux qu'elle témoigne.
Dans ton délire abject, a ce point anormal,
Tu t'es voulu très grand par la grandeur du mal.
Et pour mieux faire voir ici-bas ta puissance,
Pour paraître très grand ,kolossal à l'excès,
Tu fis un piédestal a ta sombre démence
De tous tes crimes entassés.

Tu déchaînas d'un mot l'atroce boucherie,
Le massacre, et la ruine, et la désolation,
Tu creusas des charniers au milieu des nations
Pour que soient satisfaits ta hideuse hystérie,
Ton sadique appétit de souffrance et de mort,
Tes instincts rageurs d'homme qui se veut fort,
Qui croit voir sur son front l'empreinte du génie,
Qui veut voir ses excès enfin pris au sérieux ,
Quand elle a mérité, sa mégalomanie,
Le cabanon des fous furieux.

L'enfant ouvrant ses yeux au-devant de la vie,
Le tendre nouveau-né, le bel ange innocent,
L'écolier studieux, l'imberbe adolescent,
Ceux dont le coeur est pur et dont l'âme est ravie,
De qui, le père, hélas! mourra dans le combat,
Se souviendront toujours que « Père est mort là-bas » .
Ils sauront que tu fus l'unique responsable
De l'atroce malheur pour lequel on les plaint,
Et ton nom, pour toujours, deviendra haïssable,
Maudit de tous les orphelins.

Les femmes en grand deuil, portant des voiles sombres,
De tristes fleurs aux bras, des larmes dans les yeux,
Marchant regard à terre et le coeur vers les cieux,
Qui n'ont plus de mari qu'au royaume des ombres,
Et qui n'espèrent plus retrouver le bonheur
Parce que leur époux est « Mort au Champ d'Honneur »
Reconnaîtront .l'auteur de cette guerre infâme,
Tuant pour mieux voler ,assassin et larron.
Tu seras l'accusé que flétrira leur âme,
Et les veuves te maudiront.

Les mamans pleureront le fruit ,de leurs entrailles,
Leur fils né de leur chair, leur seul bien, leur enfant,
Leur vivante clarté, leur rayon triompbant,
Qu'au sol auront couché tes sanglantes mitrailles.
Et l'on verra leur oeil jamais sec de ses pleurs
Au sujet de celui qu'enfanta leur douleur.
Au ciel s'élèvera leur voix accusatrice
Qui traduira tout haut ce que le coeur leur dit,
Trouvant dans leur chagrin un mot qui te flétrisse.
Des mères tu seras maudit.

Fraîches comme des fleurs, que de filles nubiles
Subiront sans remède un rude célibat,
Parce que la mort fauche, tranche, abat,
Les jeunes gens puissants, ardents, aimants, habiles.
Tant et tant de fiancés qui s'en iront mourir,
Tant et tant de futurs dans le sol vont pourrir !
Qu'il ne restera plus dans les coeurs que submerge
Le désespoir, que haine en guise de passion.
Ton souvenir sera, dans l'oraison des vierges
L'objet de leur malédiction.

Tous ceux qui reviendront vivants du cataclysme,
Diminués de corps et de vitalité
Sauront établir ta responsabilité,
Ayant tenu pour nul l'hypocrite sophisme
Par quoi tu te fis ange au milieu des démons.
Parce qu'ils ont craché, sous les gaz, leurs poumons
Parce qu'ils sont tombés sous les salves nourries,
Parce que déchirés par les fils barbelés,
Et qu'ils ont, grâce à toi, l'âme et la chair meurtries,
Te maudiront les mutilés.

Tu fus berger cruel car tu menas tes ouailles
Comme un troupeau passif aux sanglants abattoirs.
Mais lorsqu'arrivera pour toi l'ultime soir,
Leurs mains t'étrangleront avant que tu t'en ailles
Parce que tu l'auras privé de liberté,
En lui, tué l'esprit pour la bestialité,
Et réveillé la haine et clamé le mensonge,
Ton peuple aura compris à quel point il erra.
Et, t'ayant balayé comme on balaye un songe,
Ton peuple aussi te maudira.

Mogador
Septembre - Octobre 1939
I. D. KNAFO.