Préface de Erik Orsenna, de Académie françaisedu livre Essaouira - Mogador, Parfums d'Enfance
Avoir un port pour jardin d'enfant et le spectacle de la mer comme première leçon de morale. Tout est dit sans parler, tout est compris sans apprendre : le besoin d'infini et la nécessité de faire le point, la bouffée d'orgueil et le risque du naufrage, la négociation avec l'alizé qui a le temps pour lui, la passion de l'échange qui nourrit les bateaux, l'apprentissage de la cruauté qui garnit les cimetières, et d'autant plus d'amour pour le refuge que les murs en sont précaires.
Elles sont trois, trois quasi soeurs, Tchekhov du sud, non pas nostalgiques, maniaques de l'ancien mais passionnées du détail, où qu'il soit dans le temps, car elles savent l'inanité des idées générales. Dieu n'est que dans le petit, le chacun, dans la vie quotidienne, dans les changements de la lumière du jour. Ce livre est bien des choses : fidélité, beauté, clin d'oeil. Il est d'abord portrait de l'amitié. L'amitié entre les trois, bien sûr, mais aussi l'amitié généralisée, entre les divers morceaux du monde. Les fils d'Abraham : le musulman, le juif, le chrétien. Peuples ani maux : sardine, sauterelle, coquillage... Ou forêts éparses : bois d'épaves, araucarias et caroubiers. Ce livre est un éloge, l'éloge du respect et de la durable gourmandise. Tout souvenir est une enfance : peut-être que la mémoire est la santé du monde. De caravanes à caravelles, d'un règne à l'autre, du sable à l'eau, Mogador était le port de Tombouctou. Puisse Essaouira, l'exemplaire, continuer son existence de bons offices. Je me souviens, durant les mois noirs, janvier, février 91, lorsque montait la haine, j'ai tendu l'oreille, j'écoutais la leçon de cette ville. Après tout, qu'est-ce qu'un port, sinon un pont dont l'arche est voile ? |