Essaouira entre dunes et écume
Atlantique et saharienne, c'est à son site notamment que Essaouira doit un des
traits spécifiques de son charme et de son atmosphère. La cité est en effet
construite sur une pointe rocheuse, basse et étroite presqu'île au nord-ouest
d'une des meilleures rades de la côte atlantique du Maroc, à plus de mille
kilomètres au sud du Détroit de Gibraltar. D'un côté, une façade maritime
protège la ville, sur une longueur de près d'un kilomètre, des assauts
incessants de la mer et des fortes marées d'hiver. De l'autre côté, un épais
cordon de dunes isolait à demi la cité de l'intérieur du pays. Ainsi, au-delà
d'un paysage de sable et de dunes mouvantes sous le souffle puissant des alizés,
sertie dans un erg éblouissant, Essaouira a l'air de flotter sur les eaux, tel
un mirage étrange, bercée par la houle et baignée par l'odeur des embruns et la
lumière du désert qui ravive son éclat.
Cette disposition naturelle forme un port qui, bien que de petites dimensions, a
le mérite d'être abordable en toute saison. C'est ainsi que sur l'île qui abrite
la baie ont été retrouvés les témoignages des premiers échanges avec les
phéniciens qui remontent au VIIème siècle avant Jésus-Christ. Au début de l'ère
chrétienne, cette île est habitée de façon permanente, le Roi de Mauritanie,
Juba II, y a en effet installé des teintureries de pourpre. La pourpre gétule,
célèbre à Rome à l'époque, était produite dans les "purpurarie insulae" de la
baie d'Essaouira.
Connue sous le nom de Mogador - dérivé du nom d'un saint local, Sidi Mogdul,
aujourd'hui Patron de la ville -, le site n'est plus au XIVème siècle qu'un
petit mouillage où le Roi du Portugal, Dom Manuel Ier, fit bâtir une forteresse
en 1506, le Castello Real, qui ne résista pas longtemps aux combattants de la
guerre sainte. Au XVIIème siècle, l'Espagne songe à s'emparer de cette position
pour protéger sa route des Indes mais il faudra attendre 1765 pour que naisse
véritablement une ville.
Dès son accession au trône, Sidi Mohamed Ben Abdellah
fait de Marrakech sa capitale et décide de fonder lui-même une ville qui reçut
le nom d'al Suwaira, "la petite forteresse"; le nom de Mogador étant employé
uniquement par les européens. La fondation même de cette cité témoigne du
contexte historique de l'époque et des relations nouvelles engagées avec
l'Europe. Cette période est, en effet, marquée par la conclusion de nombreux
traités de commerce et d'amitié avec les nations européennes: en 1757, avec le
Danemark, en 1760, avec l'Angleterre, en 1763, avec la Suède, en 1765, avec
Venise, etc. Dans cette perspective d'échanges et d'ouverture, la nouvelle cité
portuaire est destinée à drainer tout le commerce extérieur du sud du Royaume et
la majeure partie du trafic avec l'Europe.
Le soin de concevoir et construire la ville, est confié à Cornut, originaire
d'Avignon, ancien dessinateur des fortifications des places du Roussillon, de
même qu'à plusieurs architectes et maçons européens qui travaillèrent également
par la suite pour le Sultan. Pour contribuer au développement de la ville, Sidi
Mohamed Ben Abdellah fit appel, notamment, à des familles juives, les unes
d'origine berbère du Haut Atlas atlantique et du Souss, les autres venant du
nord du Maroc. Elles ont pour mission essentielle d'établir des relations avec
1'Europe, d'organiser et d'animer les échanges économiques et reçoivent, pour ce
faire, le titre de "Toujjâr es-Sultan" ou "Négociants du Sultan"; titre qui leur
confère des privilèges économiques et politiques.
Essaouira doit aux conditions historiques de sa fondation, ainsi qu'à ses
constructeurs, des rues droites, des portes monumentales et des bastions de type
européen, dont il n'y a pas d'équivalent dans d'autres cités d'Afrique du
Nord. Ainsi, dès sa naissance, Essaouira a une physionomie particulière: par sa
situation, elle navigue entre dunes et écume; par son enceinte et le décor
qu'elle met en scène, elle semble fortifiée à la Vauban; par son tracé, elle
compartimente de façon régulière plusieurs quartiers différenciés; par son
décor, elle est un véritable manifeste de diversité culturelle où s'intègrent
traditions locales, thèmes hispano-mauresques, motifs classiques et
baroques; par sa population et son mode de vie, elle est un authentique
creuset de civilisations, une des rares cités en Terre d'Islarm d'emblée
destinée à la coexistence pacifique et aux échanges entre Musulmans, Juifs et
Chrétiens.